#Interview Cyrille Pitois revient sur le journalisme d’avant “internet” vécu chez Ouest France

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C’était comment avant?

A quoi ressemblait le métier du journaliste et son quotidien “d’avant la révolution Internet”? C ‘est ce que Cyrille Pitois, qui était chez Ouest France lors de ces années charnières, nous raconte et compare avec l’information immédiate actuelle.

 

Pouvez-vous vous présenter ?

Cyrille Pitois : J’ai un parcours de journaliste en presse régionale qui a débuté dans les années 80. A cette époque, le journaliste tapait à la machine à écrire, il faisait des films en argentique. J’ai connu une conversion des outils, des urgences et des techniques assez importante. J’ai fait 8 rédactions locales avec des territoires différents : touristiques, ruraux ou industriels comme Saint-Nazaire. J’ai été Directeur Départemental à Nantes, c’est-à-dire Directeur des rédactions de Ouest France en Loire-Atlantique soit 80 cartes de presse, 120 salariés, 7 éditions différentes, 100 000 exemplaires tous les matins, dans un seul département avec une organisation complexe. Ma mission: couvrir une information de proximité c’est-à-dire une information qui apporte un service aux lecteurs.

Pour vous donner un exemple, à Pontivy où j’étais seul en poste, la première question chaque matin, c’est « quel sujet traiter dans le journal de demain qui va surprendre mes lecteurs ? ». C’est un challenge quotidien ! Ma conviction est que cela doit tourner toujours autour de leur vie quotidienne et de leurs préoccupations : le logement, l’emploi, les enfants, les loisirs, les transports… ce sont les attentes supposées des lecteurs.

Avec l’arrivée du TGV, Nantes s’est retrouvée à 2h de Paris et est devenue une agglomération avec une population très connectée. La presse traditionnelle et régionale s’est trouvée confrontée à une réflexion stratégique : comment capter cette population qui s’installe dans l’Ouest, des actifs qui travaillent plutôt dans les services et passent beaucoup de temps sur un écran. Quelles informations leur apporter ? Comment les capter s’ils ne sont pas nés dans l’un des départements de l’Ouest et qu’ils ne connaissent pas Ouest France ?

 

En 10 ans de nouveaux supports sont apparus, comment avez-vous vécu l’arrivée de ces nouveaux supports et du digital ? Comment avez-vous dû vous adapter à ce changement dans les rédactions ?

Cyrille Pitois : Nous avons gagné en confort de travail. Quels que soient l’âge des journalistes et leur appétence aux outils technologiques, ils ont vite compris l’intérêt en termes de fiabilité et de confort grâce au gain de temps et d’énergie que permettent ces outils. Le second point, c’est l’amélioration des délais et la rapidité du traitement de l’information. Ce qui permet au journaliste de voir son information portée beaucoup plus vite à la connaissance de ses lecteurs. Pour vous donner un exemple, dans les années 90-95, quand je voulais qu’une photo soit dans le journal du lendemain, mon pli avec les films devait être envoyé avant 11h30 du matin. Donc pour un événement qui se passait à Trouville le dimanche après-midi, l’information était disponible dans le journal du mardi matin. A l’exception de gros faits divers pour lesquels, il fallait toute une organisation spécifique avec un taxi et des coûts annexes pour faire remonter l’information plus rapidement.

Enfin, le troisième point a été la généralisation des sites web avec déclinaisons locales, breaking news (les dernières nouvelles d’actualités), newsletter, forums… Cette étape a clairement créé davantage de contraintes dans les rédactions.

A partir de ce moment, le journaliste a disposé d’un outil qui lui permettait de transmettre une information en quasi instantané. Pour un RDV ou un fait survenu à 11h, l’information pouvait et devait être en ligne à midi. Et du coup, un outil considéré comme très pratique pour sa facilité de transmission est devenu une contrainte. Avec l’arrivée des smartphones, les rédactions ont demandé aux journalistes de réaliser des interviews en format vidéo avec du montage, car l’internaute attendait aussi des vidéos. A ce moment-là, il y a eu des freins de la part des journalistes en presse écrite. Ils n’avaient pas la culture ou la formation vidéo. Quand ils avaient l’habitude de discuter pendant 1 h avec un interlocuteur, on leur demande soudain un produit en 1min30. Il y a eu un choc culturel qui n’avait pas de rapport avec l’âge. Des confrères proches de la retraite ont développé beaucoup de goût et parfois même du talent pour ces nouvelles technologies. Mais dans les années 2005-2010, il y a eu un temps nécessaire à l’appropriation de ces technologies.

Un autre exemple qui illustre ces contraintes, c’est le phénomène des forums. Chaque rédaction Ouest France avait sa propre page de forums. Il fallait trouver le bon sujet autour de la vie de la cité qui allait générer une discussion, consulter les avis régulièrement dans la journée, modèrer… l’idée était de renvoyer les internautes du forum vers le contenu rédactionnel que l’on proposait soit sur le web soit sur papier. On s’est beaucoup investi, et un an plus tard les forums étaient passés de mode.

Pendant plusieurs années, tout le budget formation de la rédaction a été consacré au numérique. Par chance, sur l’écriture nous avions déjà fait un gros travail. Dès les années 85-90, Ouest France a engagé une démarche sur une proposition d’articles plus courts et plus denses. Nous avions fait des progrès collectivement pour une écriture plus nerveuse, plus ramassée. Grâce à cette démarche initiée sur le papier en amont, la conversion à l’écriture numérique s’est faite plus facilement.

Pour un média comme Ouest-France, on considère qu’il y a 20% de public commun aux deux supports : le papier et le web. Aujourd’hui, il y a une vraie distinction entre la proposition web et la proposition papier. Des articles entiers ne sont que sur le web ou que sur le papier. Un journal papier est un produit très élaboré avec une hiérarchie de l’information et un déroulé dans les pages. On pré suppose que le lecteur va globalement cheminer de la Une à la dernière page. Sur le web son comportement est évidemment tout autre.

De plus, ces changements ont bouleversé le modèle économique. Ouest France vend presque 800 000 exemplaires d’un journal papier tous les matins : c’est bien lui qui rapporte de l’argent. Alors qu’on évolue vers une rédaction « web first ». Ce n’est pas que lié au numérique mais il y a bien une érosion de la diffusion papier chez Ouest France. Dans le même temps il y a une érosion de la diffusion papier de l’ensemble de la presse quotidienne régionale. Il y a quelques journaux qui s’en sortent moins mal mais ils sont très rares, comme La Croix ou Télégramme. Il y a un appétit croissant des lecteurs pour le numérique alors que personne n’a encore trouvé le modèle économique d’une information grand public traitée par des journalistes, disponible exclusivement et plus ou moins gratuitement sur écran. Alors que les abonnés papier sont majoritairement les seniors, les trentenaires vont chercher l’information quotidienne directement en ligne. Dans la même journée, ils lisent un papier de trois titres nationaux différents, un titre régional, un reportage d’une télé, ils composent eux-mêmes leur bouquet d’informations sans aucune notion de fidélité ou d’appartenance à une marque. La bannière reste quand même très importante car elle crédibilise l’information.

Il y a encore du travail pour trouver de nouveaux modèles, mais les titres ont besoin de temps pour adapter leur économie globale.

 

Une info poussant l’autre, comment gérer au quotidien l’information en continu pour un journaliste ? Comment vérifier et analyser les informations reçues ou trouvées pour éviter les fake news ?

Cyrille Pitois : A Ouest France, nous avions une charte déontologique, une charte de traitement de l’information et une charte du traitement du fait divers. Ces chartes étaient très établies pour la presse papier et la question a été : « comment les adapter au web ? » Quand on publie à midi une information sur un accident qui a eu lieu à 11h, il n’est pas possible de faire les mêmes vérifications que pour l’information transmise pour le soir à 19h30 ou 20h pour le journal du lendemain. La question s’est posée: « comment adapter tous nos fonctionnements à un tempo plus accéléré ? » Le rôle de l’encadrement est parfois de retenir la diffusion d’une info en quasi instantanée si toutes les vérifications n’ont pas pu être faites même si c’est une bonne information qui peut faire du clic ! Si le concurrent la sort avant, tant pis. S’il se trompe, il sera le seul à se tromper. Il ne faut pas rogner sur le professionnalisme en fonction du support.

Ce qu’il faut défendre c’est une marque. Les lecteurs savent intuitivement que derrière la marque d’un média, il y a une équipe de journalistes qui fait son travail quel que soit le support : papier journal, écran ou smartphone. Il faut certes être plus réactif, plus rapide mais il ne faut rien lâcher sur la vérification, la mise en perspective. A l’heure du web, il a fallu réorganiser les horaires des équipes en proposant qu’un confrère arrive dès 7h30-8h. Il peut ainsi regarder ce qu’a fait la concurrence, chercher les informations sur ses différentes sources web ou réseaux sociaux pour voir celles qui méritent d’être reprises.

 

Comment identifiez-vous de nouvelles informations ? Comment traitez-vous les communiqués de presse reçus par email ?

Cyrille Pitois : Il y a 25 ans, il y avait le facteur, le fax et le téléphone. Aujourd’hui, il y a une multitude de sources d’informations permanentes. Même le week-end, il faut jeter un œil sur twitter pour s’assurer qu’on ne rate pas la bonne information. Et nous recevons aussi de nombreux communiqués de presse. Le journaliste ne peut pas s’en passer même si il se sent parfois submergé d’infos secondaires ou de publicités déguisées. Par nature, le journaliste a peur de louper la bonne information et reste ouvert sur tous ses canaux entrants s’il ne veut pas passer à côté de quelque chose. Pour ma part, je regarde tous les communiqués que je reçois. Par contre, je ne les conserve pas car le flux d’actualités est trop rapide en presse quotidienne. Ma technique est de regarder chaque soir avant de partir si je n’ai pas raté un email important. Si je n’ai pas pris le temps de m’en emparer dans la journée, c’est que ce n’était pas si important.

 

Comment construisez-vous un article et en combien de temps ? Comment identifiez-vous les personnes à interviewer ?

Cyrille Pitois : Un temps d’écriture excède rarement 2 heures même sur un sujet complexe. Ce qui demande du temps c’est la mise en perspective. Le journaliste va décrire une information dans son environnement avec ce qu’elle a comme impact sur son environnement local, social, politique, économique…

Au-delà de la simple relation de l’info elle-même, le journaliste local va chercher à en savoir plus pour décrypter, apporter de la valeur ajoutée à son lecteur. Par exemple, il va solliciter le maire ou des représentants associatifs ou syndicaux qui vont l’orienter vers celui ou celle qui pourra réagir avec pertinence à l’info de base. Aujourd’hui on se sert également des réseaux sociaux pour lancer un appel à témoignages. C’est un canal qui élargit le point de vue mais qui mérite aussi recul et prudence.

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